Cronico Ristretto : Spaces - Larry Coryell (1970)

Guitariste reconnu par ses pairs comme un des plus influents de sa génération, Larry Coryell n'en reste pas moins peu familier du grand public. Pionnier du jazz rock avec son groupe The Eleventh House, il est toutefois dommage de cantonner l'homme à son seul passé seventies tant sa grande versatilité lui permit de côtoyer nombre de musiciens prestigieux dans des styles très différents. De ses débuts avec le quintet de Chico Hamilton au milieu des années 60, Coryell s'émancipe rapidement et signe un premier disque solo en 1968 intitulé Lady Coryell. L'année suivante, le guitariste rencontre la future crème du jazz électrique.

Pour ce nouveau album nommé Spaces, Larry Coryell s'adjoint en effet les services de sidemen dont les CV ont de quoi faire pâlir aujourd'hui : deux membres de la formation de Miles Davis, le guitariste John McLaughlin et le pianiste Chick Corea, plus un batteur prochainement recruté par l'ombrageux trompettiste, Billy Cobham, et enfin le bassiste prodige Miroslav Vitous [1]. Une dream team pour un jazz électrique de première qualité ? La réponse est foncièrement affirmative.

The Omen (La malédiction) - Richard Donner (1976)

Sorti dans les salles obscures au Royaume-Uni le 6 juin 1976 (les amateurs apprécieront l'opportunisme mercantile et la juxtaposition des trois 6), La malédiction de Richard Donner est un classique du cinéma d'horreur des années 70. Premier volet d'une trilogie [1] cinématographique narrant l'ascension et la chute du fils du diable, ce long métrage n'avait d'autre ambition que d'offrir au public chrétien sa dose de peur apocalyptique, et à la Fox, productrice du métrage, de profiter du précédent succès signé par la Warner, L'exorciste de William Friedkin, sorti trois années plus tôt. Par sa mise en scène signée par un « jeune » cinéaste de 46 ans, ayant davantage fait ses armes à la télévision [2], son scénario écrit par un quasi débutant en matière de fiction [3], et son casting hollywoodien pré-gériatrique, The Omen avait de quoi frustrer, sur le papier, le déviant lambda. Mais n'allons pas trop vite...

Rome, un 6 juin à 6h du matin, meurt à la naissance le fils de l'ambassadeur étasunien Robert Thorn (Gregory Peck). Le père Spiletto le convint d'adopter secrètement à l'insu de sa propre femme un orphelin dont la mère vient de mourir en couche. Robert et Katherine Thorn (Lee Remick) prénomment leur fils Damien. Tandis que l'enfant grandit sans souci, d'étranges phénomènes gravitent autour de l'enfant âgé désormais de cinq ans, tel le suicide inexpliqué de sa gouvernante le jour de l'anniversaire du jeune garçon. Mis en garde par le père Brennan (Patrick Troughton) à propos de l'origine mystérieuse de son fils adoptif, puis par le photographe Keith Jennings (David Warner), Robert Thorn va découvrir peu à peu prendre conscience de l'effroyable vérité : Damien n'est autre que l'Antéchrist...

Cronico Ristretto : Ming - David Murray (1980)

Découvert sur le tard par le préposé lors de la sortie de son excellent album Qwotet, ou une relecture jazz de la musique créole (1), celui-ci garde également un souvenir mémorable de la prestation du monsieur lors de la tournée du dit album : charismatique, inspiré et maitre de son instrument sachant s'entourer de sidemen de qualité dont un jeune guitariste de 20 ans tout bonnement bluffant.

Jeune musicien précoce, David Murray le fut aussi. Débarquant à New-York à tout juste 20 ans, le saxophoniste fait rapidement parler de lui, aidé par l'agent de l'écrivain Stanley Crouch, son colocataire. Dans le sillage de ces illustres aînés, Archie Shepp et Albert Ayler, le jeune Murray évoque les mêmes qualités expressionnistes et le même pouvoir d'abstraction. A 21 ans, il enregistre ses deux premiers disques, Flowers for Albert (Ayler of course) et Low Class Conspiracy. De plus en plus prothéiforme, il intègre le prestigieux World Saxophone Quartet de Julius Hemphill, puis diverses formations à géométrie variable, du big-band à l'octet jusqu'au trio.

Jodorowsky's Dune - Frank Pavich (2013)

Présenté à La Quinzaine des réalisateurs, le documentaire de Frank Pavich, Jodorowsky's Dune, fut l'un des événements de l'avant dernier Festival de Cannes. Gravé dans l'inconscient collectif comme un chef d'oeuvre inachevé, resté à l'état d'embryon faute de financement supplémentaire, l'adaptation du roman culte de Frank Herbert par Alejandro Jodorowsky aura suscité et nourri nombre de fantasmes depuis quatre décennies. Pouvait-il en être autrement compte tenu de l'ambition démesurée du chilien, du casting retenu et des personnes impliquées dans ce projet bigger than life pour reprendre l'expression anglophone ? A charge pour Frank Pavich, déjà auteur à l'âge de 22 ans du documentaire N.Y.H.C retraçant l'histoire du hardcore new-yorkais, de nous conter à partir des interviews des protagonistes de l'époque, cette aventure humaine commencée en 1973.

« Je voulais faire un film qui donnerait aux personnes les hallucinations du LSD sans en prendre. [...] je voulais fabriquer les effets de la drogue. [...] Ce que je voulais c'était créer un prophète ».

Une introduction qui en dit long sur la vision de Jodorowsky. Dune devait lui permettre d'aller encore plus loin que ces précédents longs métrages. Désireux à la fois d'ouvrir de nouvelles perspectives, et de toucher au sacré par la venue de ce dieu artistique, la tâche du réalisateur d'El Topo s'avérait ardue et allait prendre la forme d'un combat.

Slowly We Rot - Obituary (1989)

Du premier album d'Obituary, le préposé se souvient de cette introduction lugubre, de ce soupir malsain plongeant immédiatement l'auditeur dans l'univers sonore d'un film gore eighties ; avant ce choc, cette voix unique et écorchée sortie d'outre tombe. Découvert en retard, soit cinq années après sa sortie en 1989, ce disque au titre fleurant bon la décomposition, Slowly We Rot, fut le billet d'entrée du préposé pour le death metal, ou l'un des mouvements musicaux les plus bouillonnants que connut la musique underground à la fin des années 80 - début des années 90.

Détail pittoresque pour présenter cette époque turbulente, ce metal mortuaire adolescent trouve son berceau en un lieu précis, terre d'accueil des retraités étasuniens et plus populaire pour son soleil et son climat subtropical que pour sa musique extrême : La Floride. La ville de Tampa fut ainsi de manière surprenante à la fois le point de concentration de nombre de formations de ce mouvement naissant : Death, Obituary, Morbid Angel, Deicide, Nocturnus, Malevolent Creation, Atheist, Massacre [1], et également le point de ralliement de la scène nationale puis internationale avec les studios Morrisound Recordings des frères Morris, véritable architecte sonore des premiers enregistrements du genre.

Live report : Sun Râ Arkestra - New Morning, Paris, 23 juin 2014

Cent ans aurait eu Sun Râ cette année. Or vingt et un ans après sa disparition, et un premier (court) passage de témoin par le saxophoniste ténor John Gilmore (1), l'Akestra du Roi Soleil continue son chemin depuis presque deux décennies sous la conduite du saxophoniste alto Marshall Allen. De passage à Paris au cours d'un Jubilee Tour mondial des plus enthousiasmants, de l'Australie à l'Europe en passant par le Japon en juillet prochain, sans oublier New-York et Philadelphia en avril dernier (2), les quatorze musiciens du Sun Râ Arkestra atterrirent ce 23 juin sur la scène du New Morning.

 
Marshall Allen et Tara Middleton

Cutter's Way - Ivan Passer (1981)

Parmi les anti-héros méconnus du cinéma étasunien, Alex Cutter à l'instar de son réalisateur, le tchèque Ivan Passer, fait figure d'oublié. Tiré du film adapté du roman de Newton Thornburg, Cutter and Bone, renommé quelques temps après sa sortie Cutter's Way par United Artists (mais n'allons pas trop vite), ce personnage interprété par John Heard [1] s'inscrit dans les nombreux portraits de marginaux, miroir d'une Amérique en perdition, qui traversèrent le cinéma 70's hollywoodien (L'épouvantail, Taxi Driver, etc.). Victime collatérale des déboires financiers et organisationnels du studio créé en 1919, et apparu en sus à l'orée du Reaganisme triomphant, le long métrage non content de connaitre une sortie limitée, reçut sans surprise des critiques mitigées en 1981. Réévalué depuis [2], ce cinquième film américain de l'ancien scénariste, compatriote et compagnon de route des jeunes années de Milos Forman, est à redécouvrir depuis mercredi en copie restaurée dans les salles obscures.

Une nuit, après avoir quitté l'hôtel El Encantado, et la dame d'un soir venue recevoir les hommages intéressés de ce gigolo en dilettante, et accessoirement vendeur de bateaux de plaisance, Richard Bone (Jeff Bridges) tombe en panne de voiture dans une ruelle de Santa Barbara. Immobilisé, il croise une voiture qui manque de l'écraser en quittant les lieux à toute vitesse, son conducteur ayant auparavant déposé un mystérieux colis dans une poubelle. Surpris par une averse aussi violente que soudaine, Bone s'échappe sans avoir eu le temps de satisfaire sa curiosité, et part rejoindre son meilleur ami Cutter (John Heard), un vétéran revenu infirme du Vietnam. Le lendemain, des policiers viennent recueillir sa présence. Il est soupçonné du meurtre et du viol d'une pom-pom girl de 17 ans retrouvée à l'aube à l'endroit où il faillit être renversée. Une fois libéré et lavé de tout soupçon, Bone rejoint Cutter et son épouse Mo (Lisa Eichhorn) pour la parade espagnole organisée par la communauté hispanique de Santa Barbara. Dans le cortège, il croit reconnaitre le coupable entraperçu la veille, J. J. Cord (Stephen Elliott), le magnat de la ville. Cutter décide de mener l'enquête...

Live report : Rodolphe Burger & Philippe Poirier - Explicit Lyrics #1 - 20 juin 2014

« C'est la radio qui m'a appris la mort de Billy the Kid »

Ce vendredi 20 juin 2014 avait une saveur particulière pour le préposé à la chronique : la réunion des deux guitaristes de feu Kat Onoma, Rodolphe Burger et Philippe Poirier, autour d'un hommage au poète étasunien Jack Spicer. Disparu en 1965 à l'âge de quarante ans, ces écrits inspirèrent de nombreuses chansons à la formation strasbourgeoise, dont leur concept album paru en 1993, Billy The Kid. Une soirée mémorable, et le premier volet d'une série de trois concerts [1], du 20 au 22 juin, où les deux anciens membres de Kat Onoma ressuscitèrent le répertoire du groupe dont les paroles étaient signées Spicer. 

Ainsi pour le préposé, qui n'avait jamais eu l'occasion de voir de son vivant ce groupe culte dissous au milieu des années 2000, découvrir sur la scène de la Maison de la poésie à Paris, ces deux musiciens de nouveau réunis, relevait sinon du miracle, du moins d'une émotion non feinte, les trois concerts du week-end étant tous dédiés au regretté Guy "Bix" Bickel, trompettiste de Kat Onoma disparu en avril dernier.

Sextant - Herbie Hancock (1973)

La règle générale voudrait qu'un artiste nouvellement signé sur un label, une major qui plus est, n'enregistre pas en guise de premier disque contractuel son album le plus expérimental. C'est pourtant ce que fit Herbie Hancock avec Sextant.

Rappel des faits. Après sept albums sur le mythique label Blue Note, l'ancien pianiste de Miles Davis enregistre pour Warner Bros trois albums de 1969 à 1972 : Fat Albert Rotunda, Mwandishi et Crossings. A l'instar des musiciens ayant gravité autour de l'astre noir Davisien, Hancock reste profondément marqué par la démarche moderniste de son ancien leader. Peu enclin à l'origine à jouer de l'orgue électrique lors de l'enregistrement du séminal Miles in the Sky, premier album de jazz électrique du trompettiste et dernier album du mythique second quintet [1], Hancock s'attèle à partir de 1968 à expérimenter les nouvelles potentialités que peut lui offrir la fée électricité (son dernier album pour Blue Note, The Prisoner confirme ses nouvelles orientations).

Live report : Radio Moscow • Black Bombaim • Black Willows au Glazart - 4 juin 2014

Découvert en 2010 lors de la sortie de leur formidable Saturdays and Space Travels, le trio lusitanien Black Bombaim a fait escale à Paris mercredi dernier accompagné des suisses Black Willows, et en première partie ce soir là à la tournée européenne des étasuniens Radio Moscow. Une affiche sous le signe du psychédélisme au Glazart, qui aura prouvé une fois encore que l'acid rock sous toutes ses formes a encore de beaux restes en 2014.

Venus de Lausanne, les trois musiciens de Black Willows ouvrirent le bal stoner à grand renfort de riffs plombés et d'atmosphères planantes. Le trio présent offrit une prestation marquante d'une quarantaine de minutes, et cela en dépit de l'absence de leur second guitariste Mélanie Renaud. Formation à suivre depuis la sortie de leur album Haze l'année dernière, la musique des suisses évoque autant les envolées méditatives des premiers Om que les instrumentaux kyussiens de Colour Haze.

 
Mister Aleister Crowley

Les salauds dorment en paix - Akira Kurosawa (1960)

Présenté en avant-première en Europe lors du Festival international du film de Berlin en 1961, Les salauds dorment en paix d'Akira Kurosawa est sans conteste l'une de ses œuvres majeures, et paradoxalement l'une des moins connues du grand public. Situé chronologiquement entre La forteresse cachée et Yojimbo, si ce long métrage a pâti de la popularité de ces deux grands succès, son sujet contemporain très éloigné des films de sabre qui firent la renommée de son auteur, conféra sans nul doute à celui-ci une portée moindre.

Premier film produit par Kurosawa Production [1], Les salauds dorment en paix s'inscrivent comme l'adaptation la plus libre et personnelle d'Hamlet, après celle de Macbeth pour Le Château de l'araignée trois années auparavant [2]. Entouré des fidèles Toshirô Mifune et Takashi Shimura, le cinéaste profita de l'espace de liberté, que lui offrit sa société de production nouvellement créée, pour mettre en scène un long métrage acerbe, entre film noir et drame social. Enfin, point notable à porter au crédit au réalisateur et à sa critique de la corruption, qui régnait chez les hauts fonctionnaires et dans le milieu des affaires depuis l'après-guerre, Les salauds dorment en paix précéda de quelques années les premiers scandales politico-financiers qui touchèrent l'archipel nippon dans les années 60.

A Touch of Sin (Tian Zhu Ding) - Jia Zhang-ke (2013)

Cinq années après son dernier film, 24 City, le réalisateur chinois Jia Zhang-ke revenait sur le devant de la scène, après plusieurs documentaires et courts métrages, en 2013. Un retour d'autant plus marquant et inattendu que le nouveau long métrage nommé A Touch of Sin, prix du scénario au festival de Cannes, s'avère l'essai le plus sombre du cinéaste. Loin du lyrisme de ses précédentes œuvres, et s'inspirant de récents faits divers extrêmement violents qui se sont déroulés en Chine, Zhang-ke signait un métrage critique et radical, dont on ne sait par quel miracle, celui-ci a réussi à passer à travers les filets de la censure.

Scindé en quatre histoires indépendantes situées dans quatre régions différentes, A Touch of Sin relate les mésaventures de personnages en marge de cette nouvelle société chinoise consumériste. A l'exception du deuxième chapitre qui met en scène la variation la plus cynique (et moins réussie), quand l'acte de résistance d'un travailleur migrant prend la forme d'une terreur armée et arbitraire, les trois autres épisodes narrent davantage le portrait d'humiliés aux prises avec une fatalité d'origine sociale dans cette Chine néo-capitaliste et individualiste.

Eurociné 33 Champs-Elysées - Christophe Bier (2013)

« La vie amoureuse de l’homme invisible, Des filles dans une cage doréeDeux espionnes avec un petit slip à fleur, [...], Panther squad, ces films rapidement tournés, à très faible coût, exploités jusqu'au déclin des salles de quartier au milieu des années 80, ne sont pas plus exotiques pour nous qu'A bout de souffle et Les enfants du Paradis. Ce sont des œuvres françaises [...] produites par une seule firme : EUROCINÉ ». C'est par cette brillante introduction que le bienveillant Christophe Bier ouvre ce documentaire, qui fera date chez tous les amateurs de cinéma Bis. Diffusé en avant-première lors d'une des inénarrables soirées Cinéma Bis à la Cinémathèque française, et dans le cadre d'un double programme [1] consacré à cette sacro-sainte société de production hexagonale, Eurociné 33 Champs-Elysées n'est rien de moins qu'une œuvre de salut public, ou l'histoire de ce singulier studio français au rayonnement international. 

En complément à une précédente chronique, il était en effet grand temps que le préposé docteur s'attarde un moment sur le cas Eurociné, et son fameux fondateur Marius Lesoeur. Et si l'envie l'avait déjà titillée lors de la diffusion du dit documentaire, en présence de son auteur et de Daniel Lesoeur, un soir de mars 2013 (le 22 pour être précis), il aura néanmoins fallu sa publication en support DVD chez RDM Edition pour le pousser enfin à écrire ces quelques lignes. 

Névrose - La chute de la maison Usher (Neurosis) - Jess Franco (1983)

L'histoire est connue. Jesús Franco dut attendre le crépuscule de sa vie pour être enfin reconnu comme un cinéaste digne d'intérêt. Célébré à l'origine par une poignée d'irréductibles, sa « frénésie érotomane et expérimentale », pour reprendre les mots justes de Jean-François Rauger, fit l'objet d'une réévaluation tardive avec en point d'orgue en 2008, une rétrospective à la Cinémathèque française, et l'année suivante un Goya pour l'ensemble de son œuvre. Chantre d'un cinéma singulier, Franco réalisa la plupart de ses films dans des conditions extrêmement contraignantes : des budgets anémiques attachés à des productions, dont le but premier était avant tout d'approvisionner les cinémas de quartier. Or bien que les prérequis du cinéma Bis lui permirent de laisser libre cours à ses obsessions, dans le respect du cahier des charges bisseux, Franco dut également composer avec les méandres, parfois obscures, de la censure. Dès lors, non content d'avoir une des filmographies les plus riches de l'histoire du cinéma, il n'est pas rare chez Franco de dénombrer pour un même film pléthore de copies différentes (habillées ou non, avec inserts pornographiques ou non, etc.) en fonction des pays et des éditions.

La chute de la maison Usher, intitulé également Névrose, est à ce titre un cas d'école. Mis en scène pour le compte de la fameuse Eurociné de Marius Lesoeur, vieux compagnon de route et producteur du séminal Horrible Docteur Orlof deux décennies auparavant (mais n'allons pas trop vite), cette nouvelle adaptation d'après Edgar Allan Poe [1] existe en deux versions : une espagnole tournée en 1983 et quasiment inédite de nos jours, et une française qui connaîtra une distribution internationale. A l'instar du Miroir obscène [2], la version internationale renommée pour l'occasion Revenge in the House of Usher, et seule disponible à l'heure actuelle, met en évidence l'ajout de scènes supplémentaires (en dépit de toute cohérence), et d'un remontage complet du long métrage. Mais cette copie de La chute de la maison Usher n'en demeure pas moins un témoignage passionnant, et un formidable essai de reconstruction mentale, pour l'amateur francien qui croiserait la route de ce film malade, joué par la muse Lina Romay et les fidèles Howard Vernon et Antonio Mayans.

Fin d'Automne (Akibiyori) - Yasujiro Ozu (1960)

A l'occasion de la rétrospective Ozu à la Cinémathèque française du 23 avril au 25 mai, et dans le cadre de la sortie du coffret de quatorze films édité par Carlotta le 25 avril, ressort en salle cinq jours plus tard la version restaurée inédite d'un des derniers longs métrages du maître japonais : Fin d'Automne [1].

Poursuivant son travail sur la couleur initié deux ans plus tôt avec Fleurs d'équinoxe, le réalisateur nippon signe de nouveau la chronique intime d'un Japon en phase transitoire, entre traditions et modernité. Relecture de son Printemps tardif mis en scène en 1949, Yasujiro Ozu s'écarte du mélodrame originel, pour n'en garder que l'ossature du récit, et l'habiller de ce ton léger et humoristique qui sied idéalement aux couleurs pastels de ses récents films.

Trois anciens camarades d'université, Soichi Mamiya (Shin Saburi), Shuzo Taguchi (Nobuo Nakamura) et Seiichiro Hirayama (Ryuji Kita), se réunissent pour commémorer la mémoire de leur ami Miwa, décédé sept années plus tôt. Ils y retrouvent sa veuve, Akiko (Setsuko Hara), et sa fille Ayako (Yoko Tsukasa) âgée maintenant de 24 ans. Au cours de la discussion, ils conviennent que la jeune femme est en âge de se marier. Taguchi est le premier à proposer un prétendant potentiel, mais ce dernier s'avère finalement déjà fiancé. Mamiya tente alors d'organiser une rencontre avec un de ses employés, Shotaru Goto (Keiji Sada). Mais Ayako n’est pas pressée de trouver un mari, craignant de laisser sa mère toute seule...

Dead of Night (Le mort-vivant) - Bob Clark (1974)

En attendant de sévir la décennie suivante avec la comédie familiale Christmas Story, les navrants Porky's (I & II) ou le musical Rhinestone et son duo improbable Dolly Parton / Sylvester Stallone en 1984 [1], le réalisateur Bob Clark se fit connaitre du public bisseux au début des années 70 en signant trois films d'horreur désormais réévalués : le culte Black Christmas [2] avec Margot Kidder, Children Shouldn't Play with Dead Things, et le second volet de cette trilogie : Dead of Night. Librement inspiré de la nouvelle The Monkey's Paw de William Wymark Jacobs, le long métrage s'éloigne pourtant du film d'épouvante basique pour se rapprocher de la dimension sociale d'un George Romero en centrant son sujet sur la famille et les traumas provoqués par la guerre du Vietnam. Ajoutons à cela qu'il s'agit, rien de moins, du premier film officiel où Tom Savini fut chargé des maquillages, et vous comprendrez aisément que ce Mort-vivant mérite un visionnage en bonne et due forme.

Guerre du Vietnam. Le soldat Andy Brooks (Richard Backus) est abattu au cours d'une mission dans la jungle. Peu de temps après, un officier de l'armée frappe à la porte de la demeure familiale, et informe les Brooks du décès du jeune homme. Si le père (John Marley) et la sœur (Anya Ormsby) accusent le coup, la mère (Lynn Carlin) refuse de croire à la mort de son fils chéri. Recluse, niant l'évidence du deuil, la mère de famille prie pour le retour d'Andy le soir même de la funeste nouvelle. Or son fils apparait en plein milieu de la nuit. Mais le comportement d'Andy soulève rapidement les interrogations du père : il ne mange pas, ne parle pas, et passe le plus clair de son temps dans son rocking-chair. Irritable, refusant de voir quiconque et submergé par des accès de violence non retenue, Andy s'absente mystérieusement la nuit venue. Les soupçons du père s'aggravent quand il apprend que la police enquête sur le meurtre d'un routier qui s'est produit le soir même du retour de son fils...

Cronico Ristretto : Fragmentations, Prayers And Interjections - John Zorn (2014)

Sorti le 18 mars 2014, Fragmentations, Prayers And Interjections présente le second volet des nombreux disques, qui devraient paraitre au cours de l'année, retraçant le marathon scénique et artistique que s'est offert John Zorn, en septembre dernier, à l'occasion de son soixantième anniversaire [1], et comme il l'avait déjà effectué dix ans plus tôt pour fêter ses cinq décennies. Après The Hermetic Organ, Vol. 2 publié le 21 janvier, ce nouveau disque issu d'un concert enregistré le 25 septembre 2013 au Miller Theatre de New-York, soit deux jours après celui à l'orgue à la St Paul's Chapel, se démarque de son prédécesseur par le type de formation proposée : un orchestre philharmonique. Depuis Aporias: Requia for Piano & Orchestra et sa pochette Francisbaconienne en 1998 et What Thou Wilt en 1999-2010 (on y reviendra), Zorn s'était en effet limité en matière de mouture classique à des ensembles plus réduits, à l'image du quatuor à cordes constitué de Jennifer Choi et Fred Sherry sur Magick (2005). En somme, une longue attente pour une surprise de taille.

L'album réunit quatre compositions jouées par l'Arcana Orchestra sous la direction de David Fulmer. La première, Orchestra Variations, fut commandée en 1996 par l'orchestre philharmonique de New York, tandis que celle qui clôt le disque, Suppôts et Suppliciations, le fut par l'orchestre symphonique de la BBC en 2012. Du premier thème avant-gardiste, l'auditeur averti pourra ainsi difficilement négliger les insertions burlesques Texaveryiennes, variations rappelant un autre hommage, grindcore cette fois-ci, mené par deux musiciens justement proche du saxophoniste alto : le chanteur Mike Patton et le bassiste Trevor Dunn et le Suspended Animation (2005) de Fantômas.

Cronico Ristretto : The Witch-hunt - Master (2013)

Apôtre d'un metal intemporel (et passéiste), le faisant aisément passer pour le dernier des mohicans du proto-death metal, Paul Speckmann et son groupe Master sont réapparus l'année dernière pour une double actualité. Délivrant à un rythme soutenu des disques depuis la stabilisation de son line-up slave [1], la formation originaire de Chicago, que nous avions affectueusement désigné comme le « corned-beef du death metal » lors de la chronique de leur premier album, fêtait, déjà, en 2013 son trentième anniversaire. Du souvenir de l'époque séminale où le metal extrême US poussait ses premiers cris primaux, tonton Speckmann sonnait de nouveau le tocsin, et le rappel des troupes nostalgiques, le 27 septembre dernier en les conviant à une chasse à la sorcière sur le nouvel album intitulé The Witch-hunt

Comme énoncé lors du précédent billet, la musique du trio composé désormais de Paul Speckmann au chant et à la basse, d'Alex Nejezchleba à la guitare et de Zdeneck Pradlovsky à la batterie, n'a pas vocation à se distinguer par son originalité. Figé au contraire à l'état originel, aux frontières du thrash metal et des premières velléités death-métalliques du milieu des années 1980, Master fait fi des évolutions des trois dernières décennies. Tel un Motörhead du death metal, la voix éraillée de Speckmann évoquant au passage celle du patriarche Lemmy, le trio envoie la sauce, pied au plancher et la tête dans le guidon. En somme, la recette ayant été maintes fois éprouvée, Master mise davantage sur l'efficacité de ses compositions que sur une quelconque ambition emphatique. Dont acte.

Welt am Draht / Le monde sur le fil - Rainer Werner Fassbinder (1973)

Téléfilm ayant pour sujet la réalité virtuelle et ses faux semblants, Le monde sur le fil de Rainer Werner Fassbinder aura attendu près de quatre décennies pour apparaitre en DVD (par Carlotta en France puis Criterion outre-Atlantique). Diffusée pour la première fois en 1973, cette adaptation du roman de Daniel F. Galouye [1], Simulacron 3, marque encore de nos jours les esprits par sa justesse et sa profondeur. Annonçant les longs métrages réalisés au cours des années 1990 et 2000, Matrix des Wachowsky en tête, le cinéaste allemand tisse une œuvre ambitieuse, où le monde rétro-futuriste décrit se révèle, tout autant visionnaire que cruellement familier.

Directeur technique de l'institut de recherche en cybernétique et futurologie, l'IKZ, Henry Vollmer (Adrian Hoven) est retrouvé mystérieusement mort dans la salle des ordinateurs. Créateur d'un programme de réalité virtuelle capable de simuler une petite ville d'environ dix milles unités identitaires, le professeur présentait depuis peu un comportement des plus étranges. Lors d'une soirée organisée par le directeur général de l'institut IKZ, Herbert Siskins (Karl Heinz Vosgerau), le docteur Fred Stiller (Klaus Löwitsch), promu à la tête du projet Simulacron, rencontre le chef de la sécurité Günter Lause (Ivan Desny). Celui-ci lui confie avoir des doutes sur la supposée mort accidentelle de son ex-collègue. Vollmer semblait très préoccupé ces derniers temps, et lui avait justement déclaré avoir fait une découverte grave peu avant son décès. Or durant cette conversation, Stiller constate la disparition de Lause. Pire, quand il raconte ce curieux événement à son entourage professionnel, Stiller s'aperçoit que personne ne connait Lause. Officiellement, le chef de la sécurité de l'IKF s'appelle Hans Edelkern (Joachim Hansen)...

Live report : Michael Gira à l'église Saint-Merry, Paris - 10 mars 2014

Un peu moins d'un an après son passage à Paris avec les Swans lors du festival Villette Sonique [1] et plus récemment le 22 janvier dernier à La Maroquinerie, leur leader était déjà de retour dans la capitale le lundi 10 mars pour un concert en solo et en acoustique.

En attendant la sortie prochaine de l'album des Swans, To be kind, le 12 mai prochain, Gira s'offre un petite tour de chauffe préliminaire de quelques grandes villes européennes. Un court intermède qui le voit parcourir l'Espagne, la France, le Royaume-Uni, ou la Norvège, en attendant le 14 mai, et le début d'une tournée d'une semaine aux États-Unis avec son groupe, puis dans la foulée une dizaine dates du 22 mai au 2 juin sur le sol britannique en support au nouveau disque [2].