Mais durant les 70's, quand bien même les puristes voyaient d'un mauvais œil le revirement de certains jazzmen établis pour ce genre ultra léché voire totalement surproduit [2], force est d'admettre qu'il serait dommage de tout jeter sans discernement. A titre d'exemple, Creed Taylor a certes produit des albums foncièrement commerciaux dans le mauvais sens du terme, mais d'autres restent encore aujourd'hui des classiques du jazz (Power of Soul d'Idris Muhammad). Le premier album de Grover Washington, Inner City Blues, pourrait ainsi aussi, à ce titre, faire cas d'école concernant cette dernière catégorie.
Le jeune saxophoniste, qui pour l'anecdote rencontra un certain Billy Cobham lors de son passage dans l'US Army [3], eut en effet l'opportunité d'enregistrer assez tôt son premier album solo, à l'âge de 27 ans, sa bonne étoile ayant décidé rapidement de lui porter chance. Le saxophoniste Hank Crawford ne pouvant se libérer pour une session d'enregistrement pour la filial soul-jazz de CTI, Kudu Records, Creed Taylor proposa ainsi au supposé inexpérimenté, Grover Washington, d'endosser le costume de leader pour la première fois. Enregistré en septembre 1971 sous la férule du producteur Bob James, l'album Inner City Blues, qui comme son nom le laisse deviner [4], est avant tout un album de reprises de soul, mais pas seulement. La set-list d'Inner City Blues croise en effet à la fois des futurs standards tel que l'intemporel Ain't No Sunshine de Bill Withers (sorti tout juste en septembre de la même année) mais aussi d'autres standards de la culture américaine tels que le blues Georgia on My Mind popularisé onze ans plus tôt par Ray Charles ou l'intemporel I Loves You Porgy de George et Ira Gershwin. Et histoire de calmer les esprits chagrins flairant le disque opportuniste (c'est vrai que sur le papier, on est en droit d'être dubitatif), ce premier album propose une version atypique d'une chanson de l'artiste folk Buffy Sainte-Marie Until It's Time for You to Go, tout comme une relecture du thème principal d'une obscure bande originale, sortie en 1971, du duo J.J. Johnson et Q [5], Man and Boy.
Inner City Blues s'ouvre par le classique de Marvin Gaye, introduite par la basse funky et ronde de l'incontournable Ron Carter et accompagnée pour l'occasion par le percussionniste brésilien, compagnon de route de Chick Corea au sein du Return Forever, Airto Moreira. Une reprise teintée de sophistication, tout comme celle de Mercy Mercy Me (The Ecology), mettant en lumière le talent de composition de Marvin Gaye, tout en évitant le piège de la préciosité. Appuyée par le souffle chaud et inspiré de Washington, cette cover offre une variation plus grand public sinon consensuel à la démarche jazz funk d'un Miles Davis, qui proposait au contraire à la même époque un funk ascétique, brutal, proche de la rupture (avec en point d'orgue le monstrueux On the Corner sorti la même année, en 1972). Bob James et Creed Taylor ne faisant pas les choses à moitié, l'album prévaut aussi par le soin apporté aux cordes et aux quelques chœurs qu'on retrouve par exemple sur le medley Ain't No Sunshine/Theme from "Man and Boy". Cette reprise instrumentale s'étirant sur plus de huit minutes avait de quoi faire craindre le pire, l'œuvre de Bill Withers faisant sans doute partie des plus beaux joyaux de la musique populaire US, une perle de concision de deux minutes. Pourtant tout comme pour la relecture Georgia on My Mind, Washington et consorts rivalisent de sensibilité, ce lyrisme qu'on pourrait taxer d'artificiel évite néanmoins le piège du sentimentalisme bon marché, l'écueil étant esquivé par un art du groove évidant, à la fois par le touché d'Idris Muhammad et par la guitare funky d'Eric Gale. Grover, aussi à l'aise au ténor, à l'alto qu'au saxophone soprano, n'hésite pas non plus au passage quelques incursions vers la bossa nova sur le thème qui paraissait le moins emprunt à ce jazz brésilien, à savoir Porgy & Bess.
Inner City Blues, un premier album prometteur pour un artiste qui, en prime de devenir un des saxophonistes les plus populaires de son temps (enfin sur le sol américain), allait ouvrir la voie à un style controversé. Un album grand public à la production "chargée" où l'on retient avant tout l'émotion, la sensualité et l'élégance.
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[1] Kenny G, l'un des "protégés" de Grover Washington, étant sans doute ce qui se fait de pire en matière de musique.
[2] C'est vrai que les intégristes ont été gâtés durant les 70's, entre le virage soul-jazz de certains et ceux qui ont viré au tout électrique, avec des fortunes diverses, nos puristes ont plus que rongés leur frein... So what ?
[3] Ce qui permis par la suite à Grover d'être présenté à plusieurs musiciens New-yorkais par l'intermédiaire de notre musculeux batteur, ce dernier jouant par la suite pour Washington sur All the King's Horses ou Soul Box en 1972 et 1973.
[4] Album reprenant au final deux chansons phares de What's Goin' On, le chef d'œuvre de Marvin Gaye sorti la même année, Mercy Mercy Me (The Ecology) étant aussi de la partie.
[5] Deux informations pour le lecteur qui souhaiterait briller en société, en particulier lors de dîners mondains ou pour les soirées de l'ambassadeur, J.J. Johnson est sans doute le plus grand joueur de trombone de tous les temps (vous me direz, ça se presse pas non plus au portillon de ce côté là...), quant à Q... il ne s'agit pas d'Algernon Boothroyd alias le Géo Trouvetou britannique au service secret de sa Majesté, mais bien sûr de Quincy Jones.

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