Live report : Roy Ayers - New Morning, Paris, 30 mars 2015


En paraphrasant le slogan d'une radio parisienne (celle-là même qui apparaît sur l'affiche du concert pour ne pas la nommer), le vibraphoniste étasunien Roy Ayers symbolise parfaitement l'idée du Grand Mix. Apôtre des musiques black 70's, à la croisée du jazz, du funk et de la soul, si Ayers n'atteignit pas la popularité d'un Stevie Wonder au près du grand public, son influence et sa notoriété, auprès des jeunes générations, ne s'est fort heureusement jamais démentie. Devenu parrain de la Neo-Soul au mitan des années 90, au même titre qu'un des artistes les plus samplés/remixés par les DJs du monde entier, l'homme n'usurpe pas, cinq décennies après ses débuts, son statut de légende.

Concert affichant complet le soir même, cet habitué du New Morning (neuf passages en moins de quinze ans) put une fois encore compter sur un public parisien assidu, répondant à l'appel de ce grand Passeur (1).

 

Héros (Hero and the Terror) - William Tannen (1988)

Il serait sans doute exagéré d'affirmer que les héros musclés made in USA des années 80 négocièrent un net virage dans leur filmographie à la fin de la dite décennie. Constatons toutefois que du trio Schwarzenegger / Stallone / Norris, chacune de ses stars du cinéma d'action tourna dans au moins un long métrage où leur image de tough guy s'édulcora, momentanément, à l'heure du reaganisme vieillissant. Des trois défenseurs du monde libre, le géant autrichien fut sans conteste celui qui s'en tira le mieux en 1988 avec la comédie d'Ivan Reitman, Jumeaux, un succès qui le conforta, pour le pire, à rempiler à deux reprises dans le genre, quelques années plus tard, avec le même réalisateur. Bien moins conseillé, le glissement de Stallone vers la comédie pourrait quant à lui se résumer à chaque fois par de mauvais choix : du méconnu New York Cowboy [1] avec Dolly Parton en 1984, à L'embrouille est dans le sac (remake d'Oscar avec De Funès), et Arrête, ou ma mère va tirer !, dans la foulée du simili accident industriel nommé Rocky 5 au début des 90's. Pire, boulimique, bipolaire, etc., Sly s'essaya, en parallèle au succès phénoménal de ses deux franchises, à de nombreux genres, devant ou derrière la caméra [2], enquillant par exemple entre 1986 et 1987 un film d'action policier supra-réac', Cobra, suivi de près par un hybride sportivolarmoyant, mélange subtil de sueur et de larmes, nommé Over the Top. Or détail qui n'en est pas vraiment un, ces deux navets pur jus furent produits par la sacrosainte Cannon, celle qui donna ses lettres de noblesse à celui qui nous intéresse : Chuck Norris.
 
Non content d'avoir donné un essor notable à la carrière internationale de notre karatéka moustachu au mitan des années reaganiennes [3], les cousins Menahem Golan et Yoram Globus furent ensuite les initiateurs d'un léger changement de direction dans sa filmographie. Pas de quoi remettre en cause les élans patriotiques droitiers et son envie de mettre les pieds où bon lui semble, mais plutôt le désir d'élargir le public de leur poulain en montrant une facette moins rigide. Film d'aventure portnawak directement pompé sur la série des Indiana Jones, Le temple d'or offrit au mieux à Norris un contre-emploi récréatif ; à l'inverse le déstabilisant Héros mit à mal son légendaire flegme martial en le transformant en personnage vulnérable. Un crime de lèse-majesté qui sera sanctionné par le retour en grâce de Scott McCoy deux ans plus tard. Mais n'allons pas trop vite...

Autour de minuit ('Round Midnight) - Bertrand Tavernier (1986)

Sorti deux années avant le Bird de Clint Eastwood, 'Round Midnight de Bertrand Tavernier, de par son sujet, son ambition et la personnalité de son réalisateur, pourrait se présenter naturellement comme le premier volet d'un diptyque 80's [1] consacré au jazz de l'ère bebop. Produit par Irwin Winkler (Rocky, Raging Bull) et coécrit avec David Rayfiel, qui avait auparavant collaboré avec Tavernier sur La mort en direct (1980), Autour de minuit, en référence et en hommage au standard de Thelonious Monk (réinterprété vocalement lors du générique par le talentueux Bobby McFerrin), s'éloigne de l'habituelle place figurative à laquelle le jazz a le droit dans le cinéma depuis la création de ses deux arts (ces derniers étant à peu de chose près nés à la même époque). La musique est au centre de l'histoire, le jazz devient le moteur narratif du script (à défaut de l'être formellement comme chez Jess Franco), ou le portrait imaginaire d'un saxophoniste noir américain dans le Paris de la fin des années 50.

Le saxophoniste Dale Turner (Dexter Gordon) quitte New-York et son ami Hershell pour rejoindre la capitale française. En proie à ses propres démons en sus de celui de l'alcool, le vieux saxophoniste espère y trouver un refuge et une meilleure reconnaissance de la part de son public : "no cold eyes in Paris". En compagnie de plusieurs jazzmen expatriés, Turner joue chaque soir au Club Blue Note sous l'étroite surveillance de son amie Buttercup (Sandra Reaves-Phillips). Un soir, l'homme usé fait la connaissance de Francis Borler (François Cluzet), un de ses plus fervents admirateurs. De cette rencontre nait une amitié et le début d'une renaissance pour Turner. Francis et sa fille Bérengère (Gabrielle Haker) vont veiller désormais sur Dale, et lui faire recouvrer son génie.

The Light at the End of the World - My Dying Bride (1999)

Enregistré dans la foulée du mésestimé, et chroniqué il y a peu, 34.788%...Complete, le sixième album des britanniques My Dying Bride, The Light at the End of the World, fut considéré pour beaucoup comme leur grand retour.

Si le disque atteste un manifeste retour aux sources originelles, celui-ci semble toutefois moins le fruit d'une prise de conscience après des années d'errements, que le triste constat de vouloir mettre un terme aux évolutions successives que connut la formation au cours de la décennie 90. Second point, la question n'en demeure pas moins délicate a posteriori tant ce supposé come-back doom/death semblait être finalement prémédité selon les propres dires du chanteur Aaron Stainthorpe [1], le faible écart temporel entre les deux albums accréditant d'une certaine manière ce scénario, tout en n'infirmant pas les raisons qui poussèrent à cette nostalgie formelle.

Jess Franco et la musique - L'indic, Noir magazine n°20

"Je me suis toujours considéré comme un musicien de jazz qui fait des films avant d'être réalisateur" confiait le madrilène Jess Franco. 

Né en 1930, Jesús Franco Manera de son vrai nom débuta très tôt une formation musicale le menant jusqu'au Conservatoire Royal avant d'entamer à Paris, après avoir abandonné son droit au début des années 1950, des études de cinéma à l'Idhec. Auteur entre 1957 et jusqu'à sa mort en 2013 de pas moins de deux cent films, Franco resta marqué toute sa vie par la musique et en particulier par le jazz. Habitué à signer ses métrages sous divers pseudonymes, l'homme aimait se cacher derrière le nom d'anciens jazzmen, son plus connu étant l'étoile filante des 50's, le trompettiste Clifford Brown. 

Live report : Renegades of Rhythm : DJ Shadow & Cut Chemist play Afrika Bambaataa au Trianon - 22 février 2015

Partenaires de longue date, souvenons-nous au hasard de Product Placement, témoignage sonore d'une prestation scénique commune au début du millénaire, Josh Davis et Lucas MacFadden, alias DJ Shadow et Cut Chemist, se sont de nouveau associés cette année pour rendre hommage à l'un de leurs pères spirituels et fondateur de la Zulu Nation : Afrika Bambaataa. Figure incontournable des jeunes années du hip-hop, Bambaataa fut à l'instar de son comparse Grandmaster Flash l'un des pionniers du mouvement en tant que DJ, les deux hommes ayant connu la même année en 1982 la consécration publique, le premier avec le hit interplanétaire Planet Rock et son phénoménal sample de Kraftwerk, le second avec l'hymne historique The Message.

Toutefois comme le démontrèrent ce dimanche 22 février DJ Shadow et Cut Chemist, l'influence musicale d'Afrika Bambaataa dépasse largement ce succès populaire. Au contraire. Derrière les platines depuis les années 70, les block parties organisées par le DJ servirent de fondation au mouvement naissant avant de prêcher la bonne parole en dehors de son Bronx natal.

Cronico Ristretto : Monk's Dream - Thelonious Monk (1963)

L'histoire a été mentionnée précédemment ici-même. Jazzman singulier, Thelonious Monk dut, contrairement aux autres précurseurs du be-bop, Bird ou Gillespie en tête, attendre la fin des 50's pour obtenir le début d'une véritable reconnaissance publique et critique. Mieux, la nouvelle décennie lui offrira enfin la consécration attendue en le plaçant au panthéon des pianistes. Petit rappel des faits.

1962, Monk rejoint Columbia, label de son ancien comparse et bref sparring-partner musical [1], Miles Davis, avec lequel il enregistra une unique et mémorable session un 24 décembre 1954 (regroupée sur les deux albums essentiels Miles Davis and the Modern Jazz Giants et Bags' Groove). Détail amusant autour de ces deux illustres jazzmen aux caractères bien trempés, si l'ombrageux trompettiste enregistra pour le label Prestige une première version de 'Round Midnight, Davis intitula néanmoins son premier album pour la major du même nom que le standard de Monk en 1957. Fin de l'aparté.

Archie Shepp Attica Blues Big Band - Anthony Joseph - Festival Sons d'hiver, Fontenay-sous-Bois 6 février 2015

Dans le cadre du festival Sons d'hiver (du 23 janvier au 15 février) se tenait vendredi soir une double affiche des plus alléchantes : le chanteur originaire de Trinidad, Anthony Joseph, et l'un des derniers patriarches de la Great Black Music, Archie Shepp accompagné de son Attica Blues Big Band.

Découvert par le préposé en 2009 lors de la sortie de son album Bird Head Son, le choix du caribéen en première partie de Shepp pouvait difficilement être remis en cause à la lecture de ses influences et à l'écoute de ses diverses productions (de son premier disque en 2007 Leggo de Lion au récent Time en 2014 produit par la talentueuse Meshell Ndegeocello). Disciple des grandes musiques noires, Joseph brasse sans commune mesure les genres et les styles avec une facilité déconcertante. Entre les rugissements typiquement free jazz de son saxophoniste Shabaka Hutchings, ce poète combine avec grâce la soul 60's, l'exubérance funk 70's et les essences world. A la confluence entre le chanteur Leon Thomas et le saxophoniste David Murray et son ensemble Qwotet pour cette capacité à mettre en forme un carrefour d'influences multiculturelles, cet apôtre du rapso, mélange de rap et de calypso en provenance de son île originelle, et son Spasm Band offrirent une prestation chaleureuse et communicative aux spectateurs venus nombreux. Un régal pour les oreilles et une mise en bouche suprême avant l'arrivée du patriarche Shepp.

 

Horrible (Rosso sangue) - Joe D'Amato (1981)

Au sortir de leur cycle caribéen qui virent les complices Joe D'Amato et George Eastman écrire et réaliser pas moins de cinq films en République Dominicaine : Hard Sensation, Exotic Love, Sesso nero, Porno Holocaust et Erotic Nights of the Living Dead, le champion du cinéma bis transalpin et le géant génois revinrent sur leurs terres pour mettre en scène un nouveau film d'horreur au titre équivoque : Rosso sangue (Rouge sang). Profitant du succès de leur précédent effort cannibale en mer Égée, le craspec Anthropophagous (1980), et de celui des futures franchises étasuniennes Halloween et Vendredi 13, les deux italiens commettaient avec Horrible un diptyque des plus saignants et malsains.

Détail révélateur de cette turbulente année 1981 placée sous le signe du slasher et du gore, et de l'influence du renouveau du cinéma horrifique d'Outre-Atlantique, en sus du retour dans les salles obscures de Michael Myers et Jason Voorhees, les deux maîtres du cinéma bis européen Jess Franco et Joe D'Amato réalisèrent deux films [1] directement associés aux premiers méfaits de ces sinistres sirs ou assimilés [2]. Bloody Moon du madrilène n'était autre qu'une adaptation du métrage de Sean S. Cunningham [3], ou le massacre de jeunes allemandes dans une école de langue ibère. A son compère romain alors de convoquer dans Horrible l'esprit du psychopathe créé par John Carpenter et Debra Hill ? En partie seulement. Si Bloody Moon était en premier lieu une commande, Rosso sangue s'inscrivait en revanche dans les thématiques chères à D'Amato, et en particulier son goût prononcé pour un exhibitionnisme cru et viscéral propre à satisfaire les déviances et autres mauvaises pulsions de ses spectateurs consentants.

Earth - Black Spirituals - Don McGreevy & Roger Smal Duo à La Maroquinerie - Limbo Festival, Paris 23 janvier 2015

Précurseurs du drone metal au début des années 90, soit bien avant l'exposition médiatique du genre conduite par leurs admirateurs, le duo Stephen O'Malley / Greg Anderson alias Sunn O))), Earth et son leader Dylan Carlson étaient revenus sur le devant au mitan de la décennie suivante [1]. Porté par l'influence de l'Americana au cours des dix années écoulées, le nouvel et huitième album, l'excellent Primitive and Deadly sorti en septembre 2014 opérait un léger coup dans le rétroviseur avec le retour remarqué du chant et un recentrage plus rock.

De passage à Paris, en attendant leur seconde date française le lendemain à L'épicerie moderne à Lyon, Dylan Carlson et consorts se présentaient en compagnie de deux formations en première partie, Black Spirituals et Don Mcgreevy & Roger Smal Duo, qui comme l'indique la dernière, avaient la particularité d'être composés à chaque fois de seulement deux musiciens.

Hobgoblins - Rick Sloane (1988)

Davantage connu outre-Atlantique depuis sa diffusion lors de l'émission culte Mystery Science Theater 3000 [1], Hobgoblins a gagné au cours des années le statut peu enviable, auprès d'un autre métrage devenu culte bien malgré lui aux États-Unis, Manos : The Hands Of Fate, d'être distingué comme un des pires films jamais réalisés. Énième relecture opportuniste (et produite à l'arrache) des Gremlins de la paire Joe Dante / Steven Spielberg, Hobgoblins apparait, en effet, dès les premières minutes comme le dernier avatar dégénéré d'une série initiée dès 1984 avec les Ghoulies, les Critters (1986) et enfin les Cormaniens Munchies (1987). De quoi en somme satisfaire les déviants les plus acharnés et mentalement atteints ? En quelque sorte.

Responsable de cet attentat cinématographique (contre toute attente, le film n'a pas été édité directement en vidéo), l'exécutant et commanditaire est une seule et même personne : Rick Sloane. Self-made man et touche-à-tout passé maître dans la culture du navet ultra cheap, ce digne (?) héritier d'Ed Wood n'en demeure pas moins, à l'instar de son aîné pré-cité, un personnage attachant. Resté fidèle à ses goûts d'adulescent, Sloane se caractérise, en dépit des critiques et railleries cinglantes dont il fait l'objet, par un talent inversement proportionnel à l'énergie qu'il déploie pour mettre en scène et produire ses films depuis 1984 et le dénommé Blood Theatre [2].

Thelonious Monk : Straight, No Chaser - Charlotte Zwerin (1988)

Coréalisatrice avec les frères Maysles du documentaire culte Gimme Shelter évoquant la tournée US des Rolling Stone en 1969, et en particulier le concert tragique à Altamont, soit le début de la fin des illusions hippie, Charlotte Zwerin est également connu des amateurs de jazz comme la réalisatrice d'un autre précieux documentaire musical, Thelonious Monk : Straight, No Chaser. Portait rare de ce génie du be-bop, le film doit beaucoup à Clint Eastwood, producteur exécutif, qui aida la paire Charlotte Zwerin / Bruce Ricker à terminer ce projet via sa société Malpaso Productions. Sorti la même année que la biographie de Charlie Parker, Bird, signée par Eastwood lui-même, Thelonious Monk : Straight, No Chaser, sous-titré du nom d'un des nombreux standards que composa le pianiste [1], invite le spectateur à découvrir plusieurs extraits de la tournée européenne de Monk de 1967, entrecoupés d'images d'archives et d'interviews de ses proches.

Considéré à juste titre par le jazz critique Martin Williams comme un des premiers compositeurs de jazz du 20ème siècle, et de pair un des plus influents, Thelonious Monk, bien que précurseurs du be-bop, attendit la fin des années 50 pour embrasser enfin le début d'une véritable reconnaissance publique et critique. A partir de Brilliant Corners (1957), celui qui débuta treize ans plus tôt aux côtés du saxophoniste Coleman Hawkins devient ainsi l'une des nouvelles figures marquantes du jazz ; son style unique, sa technique non conformiste et son écriture singulière en font un musicien à part, à la fois dans et en marge des révolutions musicales qui bousculent le jazz de ces années. Dans la foulée, les années 60 deviennent la décennie de sa consécration avec la signature sur la major Columbia, et la couverture du Time Magazine le 28 février 1964.

Cronico Ristretto : Live at Birdland - John Coltrane (1963)

L'année 1963 peut-elle être considérée comme une petite année au regard de la riche discographie de John Coltrane ? Certes, le souffleur co-signa deux albums éponymes loin d'être mineurs, le premier avec le guitariste Kenny Burrell et le second avec Johnny Hartman. Non content de remettre en selle ce dernier avec leur disque commun, John Coltrane and Johnny Hartman, le crooner, à l'instar du jeune Archie Shepp l'année suivante, bénéficia du soutien du saxophoniste auprès de Bob Thiele, successeur de Creed Taylor à la tête du label Impulse!. Toutefois, en attendant le choc suprême de l'année à venir, l'imprudent.e a t'iel finalement le droit de faire tant la fine bouche ? Non, bien évidemment. Car si le quartette de Coltrane n'a pas gravé apparemment de chefs-d'œuvre en studio en 1963 (n'allons pas trop vite), il en est tout autrement en public avec Newport '63, qui sera publié trente ans plus tard, Dear Old Stockholm avec le retour momentané du batteur Roy Haynes en 1965, et le disque qui nous intéresse : Live at Birdland.

Funky front covers Part VIII

Avec un peu de retard, voici enfin la huitième saison des Funky front covers © où rimeront cette année encore le bon goût, le glamour et le meilleur du pire et de l'insolite en matière de funky music from 70's-80's. 

Commençons en douceur avec un petit hommage référencé haut en couleurs avec un habitué des lieux : Rick James. 

  

Cronico Ristretto : Bestial Burden - Pharmakon (2014)

Découverte en première partie du concert des Swans de Michael Gira en septembre dernier, et nous rappelant au bon souvenir que la musique industrielle et bruitiste n'est pas l'apanage de la gent masculine, à l'instar des précurseurs Throbbing Gristle, Margaret Chardiet sous son patronyme Pharmakon sortait deux semaines après la dite date parisienne son second album, Bestial Burden.

Disque viscéral, cet album est né de la collusion entre l'organique et la musique industrielle à l'image de sa pochette. Inspiré par les récents problèmes de santé de Margaret Chardiet ; à quelques jours de sa première tournée européenne, les médecins lui diagnostiquèrent un kyste suffisamment gros et mal placé pour mettre en danger sa santé, Bestial Burden évoque l'un des thèmes principaux du film culte (et de SF préféré de miss Chardiet), The Thing de John Carpenter : « Man is the warmest place to hide ».  Du désir post-trauma de vouloir montrer le corps tel un morceau de chair qui peut vous trahir, Chardiet explore une nouvelle facette de sa musique : plus crue, organique donc, avec cette rage intacte en guise de ligne de conduite.

Zombie Birdhouse - Iggy Pop lost in Port-Au-Prince (1982)

Présenté sous l'étiquette forcée d'album culte, Zombie Birdhouse n'en demeure pas moins aujourd'hui, comme tant d'autres albums solo du chanteur des Stooges, un disque attachant. Foncièrement déglingué et suffisamment éloigné de ses précédentes productions new-wave, cet énième échec commercial n'a pourtant rien de la pépite cachée ou du chef-d'œuvre incompris. Plus proche du diamant brut sans en avoir forcément l'éclat, le disque appartient à la catégorie rare des œuvres dont les défauts et maladresses apportent paradoxalement un capital sympathie. Une exquise œuvre malade en quelque sorte ? Oui, mais n'allons pas trop vite...

Remercié manu militari par Arista Records après trois disques (New Values en 1979, Soldier en 1980 et Party en 1981), la fin de l'année s'avérait des plus difficiles pour Iggy Pop : sans label, quasiment à la rue, et en sus une addiction à l'héroïne persistante pour vous tenir compagnie les soirs d'hiver. La tête dans le caniveau, l'iguane accumule les tares : persona non grata et has been. Or, une fois encore, et en attendant le retour de l'ange blond nommé Bowie en 1983, l'histoire se répète. Iggy croise sur son chemin un vieux fan nommé Chris Stein, tête pensante de Blondie et propriétaire depuis peu d'un label indépendant, Animal Records. Passant dès lors les premiers mois de l'année suivante à New-York, Stein lui offre toute la latitude pour enregistrer un successeur à sa précédente trilogie, et tirer ainsi un trait sur l'image qu'il, ou son ancien label, voulait bien donner.

World Demise - Obituary (1994)

Milieu des années 90, le metal dit extrême est à un tournant de sa brève existence. Face à la surenchère de mise et à l'effet de mode qui commence à se dissiper, l'hégémonie du death metal vacille et connait ses dernières heures. Victime à la fois d'une certaine usure et d'une lassitude du public, le metal mortuaire allait céder sa place lors de la deuxième moitié de la décennie aux velléités black metal en provenance de l'Europe du Nord. Seul choix possible pour nombre de groupes à cette époque : tenir bon la barque, évoluer et/ou disparaître (momentanément) tel Obituary après la sortie de leur quatrième album, World Demise.

Après le succès de leur précédent effort, The End Complete, soit leur disque le plus vendu et un des best-sellers du genre (un peu plus d'un demi-million de copies à travers le monde), la formation de Tampa aurait sans doute gagné à jouer la facilité, le statu-quo et enclencher le pilotage automatique. Grave erreur. C'était sans compter la participation du guitariste Trevor Peres et du batteur Donald Tardy, l'année passée, au side-project de Mitch Harris (Napalm Death) nommé Meathook Seed. Témoins privilégiés des expérimentations d'Harris lors de l'enregistrement d'Embedded, les deux principaux compositeurs d'Obituary furent sans conteste marqués par cette aventure, et désireux de suivre ce même élan qui s'inscrivait également dans la même dynamique que suivaient d'autres formations de leur label, Roadrunner, et de manière plus générale certains groupes de death metal européen, en particulier le death'n'roll d'Entombed sur Wolverine Blues (1993) ou les premières aspirations industrielles de Napalm Death sur Fear, Emptiness, Despair (1994).

Avenue B - Iggy Pop (1999)

S'il apparaît simpliste et facile d'écrire que cet iguane a la peau épaisse, force est de constater qu'au gré d'une discographie post-Stoogiennes [1] des plus inégales et dans son ensemble anecdotique à deux trois exceptions , l'animal James Osterberg, plus connu sous le pseudonyme Iggy Pop, aura néanmoins démontré au fil du temps une véritable propension à la conservation ; increvable, inoxydable, sont les premiers mots qui viennent à l'esprit, quitte à endosser à terme le costume alimentaire de l’auto-parodie ? Or sortie de sa double collaboration 70's avec Bowie, The Idiot / Lust For Life, l'homme aura pourtant enregistré dans le meilleur des cas une poignée d'albums attachants, à défaut de marquer durablement un paysage et un public rock des plus versatiles. Loser magnifiquement suicidaire dans le foutraque Zombie Birdhouse (1982) après l'anonyme Party, la plupart des disques d'Iggy Pop, à partir des années 80 jusqu'au début des années 2000, suivent en général la même loi d'action-réaction, où chaque nouvel opus répond au précédent de manière antagoniste.

Après le contractuel Naughty Little Doggie, qui pouvait véritablement guetter un sursaut de la part du chanteur, du moins un dernier soubresaut avant un oubli embarrassant ? Surprise, Avenue B est son disque le plus singulier, voire personnel. Disque automnale (à quelques jours près) et introspectif, Iggy Pop aura finalement attendu la cinquantaine et la fin du millénaire pour opérer une nouvelle mue complète, en marge de ses précédentes productions : celui du crooner. Toutefois le crime était-il prémédité ? En quelque sorte, mais n'allons pas trop vite.

34.788%...Complete - My Dying Bride (1998)

Cinquième album de My Dying Bride, 34.788%...Complete a une double particularité : celle d'être un album controversé, et dans le cas présent, de faire figure de disque charnière. Exemple type de l'album métallique mésestimé à sa sortie, celui-ci n'aura pas attendu longtemps avant d'être cloué au pilori par la frange la plus conservatrice du public metal (pléonasme). Cependant My Dying Bride n'avait nullement enfreint les deux règles rédhibitoires du jugement metalfreak : ne pas céder aux sirènes du mainstream et ne pas signer sur une major (ce que firent « au hasard » leurs voisins Paradise Lost l'année suivante avec leur album Host, séquelle pop du déjà contesté One Second).

Non, l'accueil mitigé (second pléonasme) que reçut My Dying Bride fut davantage le fruit d'une incompréhension, voire d'une maladresse de la part des britanniques. D'une certaine manière victime de leurs élans progressistes et de cette nouvelle mue (trop) radicale, le groupe délaissa leur image gothique pour un son plus moderne, en adéquation avec le départ du violoniste et claviériste Martin Powell [1]. Dénigré à sa sortie, peu soutenu par une presse spécialisée réputée versatile, 34.788%...Complete avait qui plus est la sinistre réputation d'être responsable du départ du guitariste originel Calvin Robertshaw, co-producteur et compositeur principal [2] de l'opus, signant ainsi l'arrêt définitif des expérimentations de MDB.

Jack l'Éventreur - Jess Franco (1976)

Quatrième et dernière collaboration entre Klaus Kinski et Jesús Franco, ce Jack l'Éventreur mis en scène au milieu des années 1970 avait de quoi soulever moult interrogations. Réalisé sept années après leurs trois précédentes associations, Venus in Furs, Les nuits de Dracula et enfin Justine de Sade, où l'allemand incarnait le célèbre marquis, cette nouvelle adaptation des sinistres évènements qui ensanglantèrent le quartier londonien de Whitechapel se démarquait en premier lieu des productions franciennes de l'époque signées du suisse Erwin C. Dietrich. A l'orée de leur fructueuse contribution au genre Women In Prison, débutée l'année précédente par Frauengefängnis (Femmes en cage), et plus généralement à la sexploitation, Jack l'Éventreur faisait figure sinon d'élément discordant, du moins d'une volonté manifeste de vouloir toucher un plus large public. Avec dans le rôle principal un acteur aussi célèbre pour ses interprétations habitées que pour son comportement borderline, le réalisateur et le producteur s'offraient les moyens de leurs ambitions. D'une certaine manière. Mais n'allons pas trop vite...

Londres, fin du XIXème siècle. Un soir dans le quartier de Whitechapel, Sally Brown (Francine Custer) rejette les avances prononcées d'un client, semble t-il mal intentionné, avant de rejoindre ses pénates. Mais sur le chemin, la jeune prostituée croise la route du sinistre Jack l'éventreur (Klaus Kinski) qui emporte son cadavre dans un lieu tenu secret, un jardin botanique, où l'y attend son assistante Flora (Nikola Weisse). Au petit matin, il la charge de se débarrasser des restes de l'infortunée « poupée » dans la Tamise...

Live report : Bolt Thrower - Morgoth - Vallenfyre au Trabendo, Paris 30 septembre 2014

Non content d'avoir une affiche sonnant le grand retour des britanniques Bolt Thrower (en attendant un nouvel album studio qui se fait désirer depuis presque une décennie, leur dernier disque Those Once Loyal fêtant bientôt son neuvième anniversaire...), ce concert parisien s'annonçait mémorable, et cela bien avant la venue des trois formations mentionnées plus haut. Annoncé complet peu de temps après la mise en vente des places (dès fin juillet), le concert initialement prévu au Divan du Monde fut rapidement déplacé au Trabendo, soit une salle de plus grande capacité ayant l'avantage supplémentaire d'offrir aux retardataires l'opportunité d'acquérir leurs précieux sésames. Une soirée marquée comme il se doit par le sceau du death metal old school, et son lot de trentenaires et autres quadras venus en masse se rappeler au bon souvenir de leurs premiers émois deathmétalliques.

 
Vallenfyre : Greg Mackintosh (à gauche) et Hamish Glencross (à droite)

Live report : Swans - Pharmakon à La Maroquinerie, Paris 28 septembre 2014

Après son passage acoustique en mars dernier à l'église Saint Merry, Michael Gira accompagné cette fois-ci de son groupe les Swans faisait son escale parisienne annuelle à La Maroquinerie pour deux dates dans le cadre de la tournée mondiale en support à la sortie en mai dernier de l'album To Be Kind.

En guise de mise en bouche, Margaret Chardiet alias Pharmakon et son électro industriel avait la charge de faire patienter le public venu en masse. Responsable de deux albums, Abandon en 2013 et Bestial Burden qui devait sortir quinze jours plus tard (soit le 14 octobre 2014), la jeune femme fit étalage durant un court set de trente minutes de son savoir faire bruitiste, avec en sus promenade dans le public micro à la main. Boucles hypnotiques, rythmiques noisy, chant viscéral, la musique de Pharmakon marqua sinon les esprits, du moins donnait suffisamment envie au préposé de découvrir l'univers et les disques de cette new-yorkaise.

 

Carlos Santana & Buddy Miles! Live! - Carlos Santana and Buddy Miles (1972)

Le refrain n'a rien d'original et a déjà été évoqué par le passé ici-même : les albums de rock enregistrés en public sont par nature anecdotiques. L'assertion apparaît de prime abord gratuite, et mériterait un billet complet et justifié. Pourtant force est de constater que contrairement au jazz par exemple, le rock s'est initialement construit en studio, profitant souvent des nouveaux apports et autres avantages technologiques que pouvaient lui apporter ce dernier.

Produits à moindre coût [1], ces disques live sont au mieux le témoignage sonore à un instant « t » d'un artiste, au pire un prétexte contractuel entre l'artiste et son label [2] afin de faire patienter le public avant le prochain album studio, et/ou de profiter commercialement de la popularité dudit artiste pour distribuer une compilation déguisée. Certes, de nombreux contre-exemples tendent à infirmer ces propos (au hasard Live at the Fillmore East de The Allman Brothers Band ou In Case You Didn't Feel Like Showing Up de Ministry), mais avouons tout de même que cet arbre, qui peut prendre la forme d'un plaisir coupable, cache en réalité une forêt pétrifiée. Artistiquement stérile, l'album rock live n'a pas vocation à être synonyme avec prise de risque ou nouveauté. Or si le disque Carlos Santana & Buddy Miles! Live! peut difficilement prétendre à être en premier lieu un incontournable dans la discographie du guitariste moustachu, celui-ci a le mérite d'offrir une facette méconnue et une transition avant sa mue nommée Caravanaserai.

La bête d'amour (Tanya's Island) - Alfred Sole (1980)

Il est des films, au-delà de leur supposé qualité, qui suscitent plus que d'autres une curiosité, un intérêt qui grandit au fil du temps, voire une frustration inassouvie depuis la découverte de leur titre français et une photo illustrative qui a accompagnée, dans un passé plus ou moins lointain, un court article dans un ancien numéro de Mad Movies. Laissant entrevoir de multiples possibilités, Tanya's Island, longtemps indisponible en DVD [1], s'inscrivait par conséquent dans cette catégorie floue du film fantasmé. Réalisé par l'auteur du remarqué thriller Alice Sweet Alice (1976) avec la débutante Brooke Shields [2], le troisième métrage d'Alfred Sole avait de solides arguments pour assouvir une saine déviance filmique, ou la relecture du mythe de La Belle et la Bête sur une île paradisiaque avec jeune femme fortement dévêtue en sus.

Tanya (Vanity) est une mannequin à la vie sentimentale compliquée. Déchirée entre son métier et sa relation conflictuelle avec son compagnon et peintre Lobo (Richard Sargent), la jeune femme doit faire un choix si elle veut continuer dans le mannequinat, comme lui indique la productrice Kelly (Mariette Lévesque). Après une énième dispute avec son petit ami, Tanya rentre chez elle se coucher. Au matin, elle se réveille sur une île déserte, Lobo à ses côtés. Si les premiers jours apparaissent idylliques, Tanya s'ennuie rapidement, son homme étant davantage intéressé par la peinture. Au cours d'une journée, la belle s'échappe à cheval et découvre un gorille aux yeux bleus (?!) dans une grotte (?!!), qu'elle baptise dans un accès d'originalité Blue. Mais une fois découverte, cette amitié n'est pas du goût du possessif Lobo...

Dark Side of the Spoon - Ministry (1999)

A l'image de son leader Al Jourgensen, Ministry aura connu au cours de son existence moult mutations. De la new wave des débuts, à la transition EBM, jusqu'à l'émergence du metal industriel dont la formation fut l'un des fondateurs, l'histoire du groupe peut se définir par cycle. Après le séminal The Land of Rape and Honey (1988), et sa séquelle The Mind Is a Terrible Thing to Taste l'année suivante, Psalm 69: The Way to Succeed & the Way to Suck Eggs (1992) marqua pour Ministry, devenu entre temps entité bicéphale depuis l'arrivée du bassiste Paul Barker en 1986 [1], la fin de leur premier cycle industriel. Disque de platine aux États-Unis, le disque concrétisait la montée en puissance métallique de ces freaks, en leur ouvrant les portes d'une reconnaissance publique paradoxalement opposée aux usages en cours [2]. Fort de ce succès et de la récente popularité du genre au milieu des années 90, avec en point d'orgue The Downward Spiral (1994) de Nine Inch Nails, le nouveau disque devait asseoir un peu plus la notoriété du duo. Mais peu enclin à se répéter, la paire prit sinon le contrepied, du moins s'éloigna suffisamment de la formule gagnante de 1992 pour en refroidir plus d'un.

Janvier 1996, Ministry brisait enfin le silence avec Filth Pig. Quatre longues années d'attente et de retard [3] qui permirent finalement au groupe de rabattre les cartes et débuter une nouvelle trilogie, qui se conclura par le départ de Barker en 2003 après l'album Animositisomina et leur Fornicatour. Trois albums qui furent dans leur ensemble mal perçus et conjointement sous-estimés par la critique et le public. Deuxième volet de ce cycle maudit et dernier album studio pour Warner Bros [4], l'ironique Dark Side of the Spoon s'inscrivait dans la lignée de son prédécesseur sorti trois ans plus tôt, un metal industriel organique jouant désormais à élargir la palette de ses influences.

Third - Portishead (2008)

Onze années séparaient la sortie de leur éponyme deuxième album et Third. Premier constat, le trio Beth Gibbons / Geoff Barrow / Adrian Utley aura pris son temps [1]. Une décennie synonyme de pause ou de mis en suspens qui pouvait laisser planer le doute sur les intentions de Portishead, eut égard aux différents précédents qu'offrit la musique populaire ces quarante dernières années [2].

Or à l'instar de la pochette, le titre de l'album souligne un minimalisme bienvenu, et une sobriété finalement en accord avec la ligne de conduite à laquelle s'est toujours tenue la formation de Bristol. Enfin remarque annexe en guise de préambule, le titre Third fait irrémédiablement penser à un autre album, celui de Soft Machine. Et à défaut d'y voir une coïncidence, force est de constater dès à présent que ces deux disques s'ils n'ont que peu de points communs formels, se rejoignent sur le fond : l'intégrité des protagonistes et la remarquable qualité du dit album. Mais n'allons pas trop vite.

El siniestro doctor Orloff - Jess Franco (1982)

Cinéaste de l'obsession, Jess Franco œuvra toute sa vie à la perpétuelle relecture de sa filmographie. L'horrible docteur Orlof qui était déjà lui même une réappropriation des Yeux sans visage de George Franju, fut ainsi l'acte premier de cet immuable mouvement récréatif dès 1961. Loin d'être synonyme de facilité, ces révisions attestèrent au contraire, dans leur grande majorité, de la vitalité d'un réalisateur à la recherche d'une nouvelle forme, entre abstraction et frénésie érotomane, à l'image du Portrait de Doriana Gray, relecture contemplative et hallucinée de La comtesse noire mise en scène deux années plus tôt en 1973.

Nouvelle décennie, nouvelle donne, les années 80 sonnèrent le retour de Jess Franco sur ses terres natales. Affranchie du poids de la censure, l'Espagne lui offrait désormais un espace de liberté qui l'incita à revisiter quelques uns de ses films fondateurs. En 1981, il mettait ainsi en scène l'hallucinatoire et hypnotique Macumba Sexual, relecture de son culte Vampyros Lesbos, avec Lina Romay et Ajita Wilson. L'année suivante, entre deux films érotiques et autres bisseries, le madrilène sortait de sa retraite son torturé docteur [1], accompagné cette fois-ci de son fils tout aussi tourmenté, interprété respectivement par Howard Vernon et Antonio Mayans.

Joë Caligula - Du suif chez les dabes - José Bénazéraf (1966)

Cinéaste atypique, José Bénazéraf n'aura pas attendu la décennie 70, et son glissement progressif vers la pornographie, pour connaitre les affres de la censure. Tourné en 1966, Joë Caligula, sous-titré Du suif chez les dabes, fut interdit [1] par la Commission de contrôle des films cinématographiques en date du 22 juin 1966, celle-ci goûtant peu sa violence, ses tortures et son érotisme. Ressortie toutefois dans l'hexagone en janvier 1969 dans une version expurgée de ses scènes les plus « immorales », le long métrage originel s'inscrit idéalement dans le style anticonformiste des jeunes années de son auteur où se croisent truands et marginaux.

Joë Silverstein surnommé Caligula (Gérard Blain) et sa bande ont quitté Marseille pour semer le trouble sur Paris. Décidés à mettre sous leur coupe la Capitale, leurs méthodes expéditives mettent à mal les affaires de la pègre locale. Entre jeunes branchés sans foi ni loi et vieux caïds rangés, la guerre est rapidement déclarée.

Shakti - Shakti with John McLaughlin (1976)

1975, le Mahavishnu Orchestra est à bout de souffle. Depuis 1971 et sa création par John McLaughlin avec Billy Cobham, Jerry Goodman, Jan Hammer et Rick Laird, ne reste plus que son leader guitariste. Si la seconde formation du groupe n'a pas sorti de disques foncièrement mauvais, la troisième et ultime expression, responsable de l'album Inner Worlds, affiche désormais un groupe fatigué, à l'instar du genre jazz-rock / fusion dont ils furent les grands initiateurs, soit quatre années seulement après le séminal The Inner Mounting Flame. En attendant la sortie officielle de ce dernier enregistrement début de l'année suivante, McLaughlin s'attelle déjà en 1975 à un nouveau projet, quitte à surprendre et dérouter les amateurs de jazz électrique pompier : Shakti.

Accompagné à présent de musiciens indiens, Zakir Hussain au tabla, L. Shankar (neveu de Ravi) au violon, R. Raghavan au mridangam et T.S. Vinayakaram au ghatam et mridangam, McLaughlin souhaite rendre hommage à la musique traditionnelle indienne. Délaissant sa célèbre guitare électrique à double manche, les préceptes du gourou Sri Chinmoy et son patronyme Mahavishnu, le gentleman anglais n'aura jamais été aussi proche de l'Orient.

Cause of Death - Obituary (1990)

Auréolé du succès de leur remarqué premier album sorti une année plus tôt, Slowly we rot, le nouveau disque d'Obituary était sans conteste un des plus attendus par le petit, et néanmoins turbulent, monde du death metal. Pouvait-il en être autrement ? Propulsés nouveaux hérauts du genre en cette fin de la décennie 80, nos cinq rednecks en provenance de Tampa avaient, à forte raison, marqué les esprits. En poussant d'un cran l'extrémisme metal [1], les floridiens devinrent dès leur premier opus l'un des leaders naturels de cet émergent et bruyant genre musical, Cause of Death devant dès lors confirmer les espoirs nécrologiques portés en eux.

Or la tâche pouvait s'avérer sinon ardue, du moins apparaître compliquée, le groupe perdant coup sur coup deux de ses membres avant l'enregistrement de ce deuxième album : leur bassiste Daniel Tucker parti on ne sait où, et plus grave, leur guitariste soliste Allen West. Pour les remplacer, le trio central du groupe, formé par les frères Tardy et Tevor Peres, jette leur dévolu sur le bassiste Frank Watkins et sur le guitariste James Murphy, à savoir l'étoile filante du death, tout juste remercié par le parrain Chuck Schuldiner après Spiritual Healing.

Sacco et Vanzetti - Giuliano Montaldo (1971)

Ancien assistant de l'engagé Gillo Pontecorvo pour Kapò et La bataille d'Alger, le cinéaste et scénariste italien Giuliano Montaldo s'attela à mettre en scène pour son sixième long métrage un sujet controversé, en échos aux sinistres « années de plomb » que traversèrent la péninsule italienne à l'orée des années 70 : la controverse judiciaire qui vit condamner à mort pour meurtres et vol à mains armées, cinq décennies plus tôt, deux anarchistes italiens en raison de leurs convictions politiques. Incarnés par Riccardo Cucciolla, qui remporta le prix d'interprétation au Festival de Cannes en 1971, et par la figure du cinéma politique italien des années 70, Gian Maria Volontè [1]Sacco et Vanzetti retrace le destin tragique de ces deux hommes. A redécouvrir en salle ce mercredi en copie restaurée. 

Avril 1920, Massachusetts. Deux employés d'une manufacture de chaussures située à South Braintree perdent la vie suite à un braquage. La police trouve rapidement une piste du côté d'un réseau d'anarchistes italiens. Nicola Sacco (Riccardo Cucciolla) et Bartolomeo Vanzetti (Gian Maria Volontè), respectivement cordonnier et marchand de poissons ambulant, deviennent les principaux suspects de ce double meurtre. Soupçonnés sans aucune preuve de leur implication directe, les deux hommes assistent impuissants à leur procès. Il sont condamnés à la peine capitale. Or les nouvelles de preuves et les approximations des témoins découvertes par leurs avocats pourraient basculer leur prochain appel en leur faveur...

Cronico Ristretto : Spaces - Larry Coryell (1970)

Guitariste reconnu par ses pairs comme un des plus influents de sa génération, Larry Coryell n'en reste pas moins peu familier du grand public. Pionnier du jazz rock avec son groupe The Eleventh House, il est toutefois dommage de cantonner l'homme à son seul passé seventies tant sa grande versatilité lui permit de côtoyer nombre de musiciens prestigieux dans des styles très différents. De ses débuts avec le quintet de Chico Hamilton au milieu des années 60, Coryell s'émancipe rapidement et signe un premier disque solo en 1968 intitulé Lady Coryell. L'année suivante, le guitariste rencontre la future crème du jazz électrique.

Pour ce nouveau album nommé Spaces, Larry Coryell s'adjoint en effet les services de sidemen dont les CV ont de quoi faire pâlir aujourd'hui : deux membres de la formation de Miles Davis, le guitariste John McLaughlin et le pianiste Chick Corea, plus un batteur prochainement recruté par l'ombrageux trompettiste, Billy Cobham, et enfin le bassiste prodige Miroslav Vitous [1]. Une dream team pour un jazz électrique de première qualité ? La réponse est foncièrement affirmative.

The Omen (La malédiction) - Richard Donner (1976)

Sorti dans les salles obscures au Royaume-Uni le 6 juin 1976 (les amateurs apprécieront l'opportunisme mercantile et la juxtaposition des trois 6), La malédiction de Richard Donner est un classique du cinéma d'horreur des années 70. Premier volet d'une trilogie [1] cinématographique narrant l'ascension et la chute du fils du diable, ce long métrage n'avait d'autre ambition que d'offrir au public chrétien sa dose de peur apocalyptique, et à la Fox, productrice du métrage, de profiter du précédent succès signé par la Warner, L'exorciste de William Friedkin, sorti trois années plus tôt. Par sa mise en scène signée par un « jeune » cinéaste de 46 ans, ayant davantage fait ses armes à la télévision [2], son scénario écrit par un quasi débutant en matière de fiction [3], et son casting hollywoodien pré-gériatrique, The Omen avait de quoi frustrer, sur le papier, le déviant lambda. Mais n'allons pas trop vite...

Rome, un 6 juin à 6h du matin, meurt à la naissance le fils de l'ambassadeur étasunien Robert Thorn (Gregory Peck). Le père Spiletto le convint d'adopter secrètement à l'insu de sa propre femme un orphelin dont la mère vient de mourir en couche. Robert et Katherine Thorn (Lee Remick) prénomment leur fils Damien. Tandis que l'enfant grandit sans souci, d'étranges phénomènes gravitent autour de l'enfant âgé désormais de cinq ans, tel le suicide inexpliqué de sa gouvernante le jour de l'anniversaire du jeune garçon. Mis en garde par le père Brennan (Patrick Troughton) à propos de l'origine mystérieuse de son fils adoptif, puis par le photographe Keith Jennings (David Warner), Robert Thorn va découvrir peu à peu prendre conscience de l'effroyable vérité : Damien n'est autre que l'Antéchrist...

Cronico Ristretto : Ming - David Murray (1980)

Découvert sur le tard par le préposé lors de la sortie de son excellent album Qwotet, ou une relecture jazz de la musique créole (1), celui-ci garde également un souvenir mémorable de la prestation du monsieur lors de la tournée du dit album : charismatique, inspiré et maitre de son instrument sachant s'entourer de sidemen de qualité dont un jeune guitariste de 20 ans tout bonnement bluffant.

Jeune musicien précoce, David Murray le fut aussi. Débarquant à New-York à tout juste 20 ans, le saxophoniste fait rapidement parler de lui, aidé par l'agent de l'écrivain Stanley Crouch, son colocataire. Dans le sillage de ces illustres aînés, Archie Shepp et Albert Ayler, le jeune Murray évoque les mêmes qualités expressionnistes et le même pouvoir d'abstraction. A 21 ans, il enregistre ses deux premiers disques, Flowers for Albert (Ayler of course) et Low Class Conspiracy. De plus en plus prothéiforme, il intègre le prestigieux World Saxophone Quartet de Julius Hemphill, puis diverses formations à géométrie variable, du big-band à l'octet jusqu'au trio.

Jodorowsky's Dune - Frank Pavich (2013)

Présenté à La Quinzaine des réalisateurs, le documentaire de Frank Pavich, Jodorowsky's Dune, fut l'un des événements de l'avant dernier Festival de Cannes. Gravé dans l'inconscient collectif comme un chef d'oeuvre inachevé, resté à l'état d'embryon faute de financement supplémentaire, l'adaptation du roman culte de Frank Herbert par Alejandro Jodorowsky aura suscité et nourri nombre de fantasmes depuis quatre décennies. Pouvait-il en être autrement compte tenu de l'ambition démesurée du chilien, du casting retenu et des personnes impliquées dans ce projet bigger than life pour reprendre l'expression anglophone ? A charge pour Frank Pavich, déjà auteur à l'âge de 22 ans du documentaire N.Y.H.C retraçant l'histoire du hardcore new-yorkais, de nous conter à partir des interviews des protagonistes de l'époque, cette aventure humaine commencée en 1973.

« Je voulais faire un film qui donnerait aux personnes les hallucinations du LSD sans en prendre. [...] je voulais fabriquer les effets de la drogue. [...] Ce que je voulais c'était créer un prophète ».

Une introduction qui en dit long sur la vision de Jodorowsky. Dune devait lui permettre d'aller encore plus loin que ces précédents longs métrages. Désireux à la fois d'ouvrir de nouvelles perspectives, et de toucher au sacré par la venue de ce dieu artistique, la tâche du réalisateur d'El Topo s'avérait ardue et allait prendre la forme d'un combat.

Slowly We Rot - Obituary (1989)

Du premier album d'Obituary, le préposé se souvient de cette introduction lugubre, de ce soupir malsain plongeant immédiatement l'auditeur dans l'univers sonore d'un film gore eighties ; avant ce choc, cette voix unique et écorchée sortie d'outre tombe. Découvert en retard, soit cinq années après sa sortie en 1989, ce disque au titre fleurant bon la décomposition, Slowly We Rot, fut le billet d'entrée du préposé pour le death metal, ou l'un des mouvements musicaux les plus bouillonnants que connut la musique underground à la fin des années 80 - début des années 90.

Détail pittoresque pour présenter cette époque turbulente, ce metal mortuaire adolescent trouve son berceau en un lieu précis, terre d'accueil des retraités étasuniens et plus populaire pour son soleil et son climat subtropical que pour sa musique extrême : La Floride. La ville de Tampa fut ainsi de manière surprenante à la fois le point de concentration de nombre de formations de ce mouvement naissant : Death, Obituary, Morbid Angel, Deicide, Nocturnus, Malevolent Creation, Atheist, Massacre [1], et également le point de ralliement de la scène nationale puis internationale avec les studios Morrisound Recordings des frères Morris, véritable architecte sonore des premiers enregistrements du genre.

Live report : Sun Râ Arkestra - New Morning, Paris, 23 juin 2014

Cent ans aurait eu Sun Râ cette année. Or vingt et un ans après sa disparition, et un premier (court) passage de témoin par le saxophoniste ténor John Gilmore (1), l'Akestra du Roi Soleil continue son chemin depuis presque deux décennies sous la conduite du saxophoniste alto Marshall Allen. De passage à Paris au cours d'un Jubilee Tour mondial des plus enthousiasmants, de l'Australie à l'Europe en passant par le Japon en juillet prochain, sans oublier New-York et Philadelphia en avril dernier (2), les quatorze musiciens du Sun Râ Arkestra atterrirent ce 23 juin sur la scène du New Morning.

 
Marshall Allen et Tara Middleton

Cutter's Way - Ivan Passer (1981)

Parmi les anti-héros méconnus du cinéma étasunien, Alex Cutter à l'instar de son réalisateur, le tchèque Ivan Passer, fait figure d'oublié. Tiré du film adapté du roman de Newton Thornburg, Cutter and Bone, renommé quelques temps après sa sortie Cutter's Way par United Artists (mais n'allons pas trop vite), ce personnage interprété par John Heard [1] s'inscrit dans les nombreux portraits de marginaux, miroir d'une Amérique en perdition, qui traversèrent le cinéma 70's hollywoodien (L'épouvantail, Taxi Driver, etc.). Victime collatérale des déboires financiers et organisationnels du studio créé en 1919, et apparu en sus à l'orée du Reaganisme triomphant, le long métrage non content de connaitre une sortie limitée, reçut sans surprise des critiques mitigées en 1981. Réévalué depuis [2], ce cinquième film américain de l'ancien scénariste, compatriote et compagnon de route des jeunes années de Milos Forman, est à redécouvrir depuis mercredi en copie restaurée dans les salles obscures.

Une nuit, après avoir quitté l'hôtel El Encantado, et la dame d'un soir venue recevoir les hommages intéressés de ce gigolo en dilettante, et accessoirement vendeur de bateaux de plaisance, Richard Bone (Jeff Bridges) tombe en panne de voiture dans une ruelle de Santa Barbara. Immobilisé, il croise une voiture qui manque de l'écraser en quittant les lieux à toute vitesse, son conducteur ayant auparavant déposé un mystérieux colis dans une poubelle. Surpris par une averse aussi violente que soudaine, Bone s'échappe sans avoir eu le temps de satisfaire sa curiosité, et part rejoindre son meilleur ami Cutter (John Heard), un vétéran revenu infirme du Vietnam. Le lendemain, des policiers viennent recueillir sa présence. Il est soupçonné du meurtre et du viol d'une pom-pom girl de 17 ans retrouvée à l'aube à l'endroit où il faillit être renversée. Une fois libéré et lavé de tout soupçon, Bone rejoint Cutter et son épouse Mo (Lisa Eichhorn) pour la parade espagnole organisée par la communauté hispanique de Santa Barbara. Dans le cortège, il croit reconnaitre le coupable entraperçu la veille, J. J. Cord (Stephen Elliott), le magnat de la ville. Cutter décide de mener l'enquête...

Live report : Rodolphe Burger & Philippe Poirier - Explicit Lyrics #1 - 20 juin 2014

« C'est la radio qui m'a appris la mort de Billy the Kid »

Ce vendredi 20 juin 2014 avait une saveur particulière pour le préposé à la chronique : la réunion des deux guitaristes de feu Kat Onoma, Rodolphe Burger et Philippe Poirier, autour d'un hommage au poète étasunien Jack Spicer. Disparu en 1965 à l'âge de quarante ans, ces écrits inspirèrent de nombreuses chansons à la formation strasbourgeoise, dont leur concept album paru en 1993, Billy The Kid. Une soirée mémorable, et le premier volet d'une série de trois concerts [1], du 20 au 22 juin, où les deux anciens membres de Kat Onoma ressuscitèrent le répertoire du groupe dont les paroles étaient signées Spicer. 

Ainsi pour le préposé, qui n'avait jamais eu l'occasion de voir de son vivant ce groupe culte dissous au milieu des années 2000, découvrir sur la scène de la Maison de la poésie à Paris, ces deux musiciens de nouveau réunis, relevait sinon du miracle, du moins d'une émotion non feinte, les trois concerts du week-end étant tous dédiés au regretté Guy "Bix" Bickel, trompettiste de Kat Onoma disparu en avril dernier.